Julie Navarro

Julie Navarro, "Gifts of rain II", (préfiguration de l'illumination de la tourbière), 2014
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Vit et travail Ă  Paris

Résidence : Résidence Croisée : Domaine de Suriane & le jardin de la Petite EscalÚre (Les Landes)

Exposition(s) : Vernissage le 16 juin - Domaine de Suriane, Vernissage le 21 septembre - La Petite EscalĂšre

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RĂ©sidences 2018

Lien vers le communiquĂ© de presse : CP_résidence croisée_VV_LPE_OK

Juillet 2016 "Je vois le ciel au fond du puits"
Par Laurent Quénéhen

Il y a le visible et autre chose, sous-jacent, comme en creux, au-delĂ  des cultures et des pays, dans l’espace blanc d’entre les signes. Si l’on ne comprend pas les langues Ă©trangĂšres, ce qui se dit, on perçoit nĂ©anmoins ce qui se joue, une main tendue est une main tendue. L’écrivain Nathalie Sarraute Ă©voquait des Tropismes, du grec tropos, c’est la tendance d'un organisme, une plante, Ă  croĂźtre dans une direction donnĂ©e, vers le bas ou la lumiĂšre. Les tropismes sont des prolongements parfois non-visibles ; on trouve Ă©galement les saxifrages qui surgissent sur les rochers les plus arides et les plaques de bitumes des villes, nos vies sont peut-ĂȘtre un Ă©cho du monde vert.
Julie Navarro Ă©volue sur un sol abondant d’oĂč nous parvient l’odeur de la terre sous les pieds, l’humus, c’est un mille-feuilles composite, l’histoire des ancĂȘtres, de ceux qui sont Ă  la fois en dessous et au-dessus, dĂ©jĂ  partis et toujours lĂ .

Ses recherches vont vers les profondeurs, l’artiste Ă©coute ce que disent les tourbiĂšres, c’est un paysage vĂ©gĂ©tal fait de creux et de bosses oĂč l’on peut retracer sur deux mĂštres l’évolution des dix mille ans passĂ©s. L’humiditĂ© liĂ©e Ă  l’air laisse planer au-dessus des tourbiĂšres des feux follets, ces fantĂŽmes viennent nous saluer Ă  la surface. L’artiste cĂŽtoie la Pachamama, la Terre-MĂšre, c’est la dĂ©esse terre, Ă©troitement liĂ©e Ă  la fertilitĂ© et considĂ©rĂ©e par les peuples incas comme un ĂȘtre vivant. Dans le nord ouest de l’Argentine, le rituel contemporain de Pachamama est un trou creusĂ© dans la bouche de la terre, la Boca, qui permet d’accĂ©der Ă  son cƓur. Les habitants nourrissent la Boca de cĂ©rĂ©ales et d’alcool, puis la referment en dansant et en chantant pour que l’annĂ©e Ă  venir soit bonne. Par son Ă©coute du sol, l’artiste rĂ©vĂšle ce qui nous relie, la terre est un fluide qui traverse les ĂȘtres, les animaux, les feuillages comme en Afrique animiste oĂč en Mongolie, lĂ  oĂč les hommes croient que mĂȘme les choses ont une Ăąme. Des rĂ©seaux se tissent, invisibles, des fils tendus entre la vie et la non vie et ce qui ne se voit pas apparaĂźt en couleur dans son travail plastique : on plonge dans le vert-feuille, le rose-Ă©ros ou le bleu-ciel. C’est une logique de la sensation, comme la nomme Gilles Deleuze.
Les formes s’arrondissent, se rĂ©pĂštent, les matiĂšres, laine ou coton, rappellent des motifs naturels. Les tracĂ©s sur ses toiles sont des chemins Ă  prendre, ces lignes ouvertes, ces ovales sensuels crĂ©ent des impressions d’infinis et d’érotisme latent, comme des prolongements des creux et des vagues du corps, les ondulations de l’OcĂ©an ou la terre-mĂšre des tourbiĂšres du Limousin, le cosmos est ici, dĂ©sirant et unifiĂ© dans l’instant formel. Ses oeuvres sous-verre nous regardent, ce sont des yeux, des fleurs venues d’Espagne, des seins ronds comme des abstractions mathĂ©matiques.

Et ses bribes de phrases noir sur blanc, des retours automatiques de mails, sont l’allĂ©gorie funeste de l’administration française fantĂŽme, ces mots rappellent l’architecture d’un crĂ©matorium, les morts nous parlent. C’est peut-ĂȘtre ses plongĂ©es dans les strates terrestres qui amenĂšrent Julie Navarro Ă  la praxis politique, Ă  l’investigation de l’art dans le quotidien. En remontant vers la surface, elle a rĂ©uni la citĂ© : des habitants, des artistes et des politiciens. La crĂ©ation d’une esthĂ©tique Ă©phĂ©mĂšre mettait en exergue ce point essentiel, souvent oubliĂ© : ce qui sĂ©pare les hommes n’est rien au regard de ce qui les rassemble.
L’important est le processus, ce qui traverse et unit, c’est un chemin qui se fait en marchant. C’est Ă©galement le cas de ses broderies et ses Battle de danse et brodeuses rĂ©unies, souvent des seniors.
Julie Navarro est dans le faire, dans l’expĂ©rimentation, le balayage du prĂ©-pensĂ©, du jeunisme et de la mode qu’elle ne suit pas. Elle remet au goĂ»t du jour une pratique ancestrale, artisanale : l’art au cƓur de la citĂ©, l’artiste citoyen qui fait sont job Ă  l’instar du boucher ou du fleuriste, il n’est pas dieu, adorĂ© par quelques-uns dans de vieux musĂ©es, le temps des idoles est rĂ©volu.

Ces sensations sont restituĂ©es au cƓur de l’arrondissement le plus cosmopolite de Paris, le 19e. C’est une exposition Ă  vivre comme une promenade Ă  la campagne, des signes nous guident, des traces rĂ©unissent et apaisent, donnent foi en l’humanitĂ©, de la fin au dĂ©but, de l’éternel recommencement, de l’ironie et de la beautĂ© de l’art dans toute sa complexitĂ© naturelle.